sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Une confession

Wainwright, John

10-18

7,80
20 janvier 2020

A cinquante ans, John Duxbury devrait être un homme heureux. A la tête d'une petite imprimerie en pleine expansion, il possède une vaste demeure, est marié à une femme qu'il aime et est père d'un fils dont il est très fier. Alors pourquoi éprouve-t-il le besoin de coucher ses états d'âme sur le papier ? Pourquoi garder une trace écrite de cette vie tranquille, sans heurts ni coups d'éclat ? Pour raconter, expliquer à son fils Harry ce que personne ne voit derrière la façade de son mariage paisible. Car si John Duxbury a l'impression d'avoir raté sa vie, c'est à cause de Maude. En vieillissant, sa femme est devenue amère, aigrie, acariâtre, dominatrice et John supporte tout en silence, par respect des liens du mariage, par souci des apparences. Jusqu'à quand ? Il ne le saura jamais...Alors que le couple profite d'un week-end en bord de mer, Maude tombe d'une falaise et se tue. Un terrible accident, un drame atroce pour les Duxbury, père et fils, qui pleurent une épouse et une mère. Sous le choc mais enfin libéré du despote qui régissait ses moindres faits et gestes, John croit pouvoir profiter de sa liberté retrouvée, mais c'est sans compter avec le témoignage des Foster. Ils observaient les oiseaux au moment de la chute fatale et si madame n'a rien vu, monsieur est sûr et certain d'avoir vu John pousser Maude dans le vide. La police, qui avait conclut à un accident, rouvre l'enquête et c'est l'inspecteur Harker qui est en charge de faire la lumière sur cette affaire où la parole de l'un s'oppose à la parole de l'autre.

Attention coup de cœur ! Alors que le roman commence tranquillement avec les tourments d'un quinqua malheureux en ménage, très vite l'histoire tourne au drame tortueux où mensonges, manipulations, secrets et turpitudes viennent bousculer, interroger et perdre le lecteur. Grâce à une construction inventive, John Wainwright parvient à bousculer nos convictions et nous faire douter de tout et de tous. John Duxbury a-t-il poussé Maude ou est-il la victime d'un faux témoin menteur, malintentionné et revanchard ? Etait-il vraiment sous la coupe d'une femme castratrice ? Son journal est-il la stricte relation des faits ou un tissu de mensonges visant à le disculper ?
Les réponses et la vérité crue viendront d'un policier obstiné et fin observateur de ses contemporains. Grâce à son travail de fourmi, l'inspecteur Harker viendra à bout des énigmes et des tentatives de dissimulation. Avec lui, pas de faux-semblants, pas de souci des apparences. Il débusque les failles, il fouille l'intimité, il bouscule la respectabilité.
Pour savoir si Maude a glissé, il faudra lire jusqu'au bout ce petit chef-d'oeuvre de la littérature policière qui date de 1984 mais n'a pas pris une ride. Du beau travail !

La fille de la supérette
20 janvier 2020

Malgré ses trente-six ans et ses études supérieures, Keiko travaille à temps partiels dans un konbini, un de ces petits supermarchés de quartier ouverts 24h/24. Ses parents et ses amis s'étonnent de la voir toujours célibataire et sans emploi fixe et la pressent sans cesse de remédier à cette situation qu'ils jugent anormale. Pourtant, Keiko est heureuse chez SmileMart. Accueillir les clients, veiller au bon réapprovisionnement des rayons, passer les commandes, encaisser les achats sont autant d'actes routiniers qui la rassurent et lui donnent l'impression d'être utile à la société. Pour faire taire son entourage, elle s'est inventé des problèmes de santé ne lui permettant pas de travailler à temps plein mais reste le problème du célibat. L'arrivée d'un nouvel employé au magasin lui ouvre une nouvelle perspective. Shiraha ne rentre pas non plus dans le moule, il voudrait vivre de l'air du temps, ne pas travailler, se faire entretenir. Keiko lui propose de s'installer chez elle et de se faire passer pour son petit ami contre le gîte et le couvert. Quand elle annonce la nouvelle à son entourage, ils sont tous heureux de la voir enfin en couple, enfin ''normale''.

Un petit livre qui en dit long sur la rigidité de la société japonaise où les individus qui ne se conforment pas au modèle en vigueur sont ostracisés, rejetés, mal vus. Une femme doit occuper un emploi stable jusqu'à ce qu'elle trouve chaussure à son pied, se marie et quitte son travail pour s'occuper de son mari et de ses éventuels enfants. Un homme doit travailler dur pour subvenir aux besoins de sa famille. Sortir de ce schéma, c'est s'exposer à la curiosité et à la critique.
Mais Keiko est différente depuis l'enfance. Sans doute atteinte d'un trouble du comportement de type autistique, elle est pragmatique, réaliste et a su trouver des parades pour avoir l'air ''normale'' aux yeux des autres. Mais malgré ses efforts pour entrer dans le moule, ce n'est pas suffisant. Keiko occupe un emploi précaire, elle n'a jamais été amoureuse, quoi qu'elle fasse, elle se singularise. Pour elle, le konbini est un havre de paix, un endroit rassurant où elle peut mettre son masque de vendeuse et agir comme telle.
Shiraha est lui aussi différent. Sans ambition autre que celle de vivre aux crochets d'une femme riche, il est le mouton noir de sa famille qui ne veut plus l'entretenir.
Si la réunion de ces deux individus atypiques pourrait être bénéfiques pour l'un comme pour l'autre, il est toutefois aberrant de voir la famille et les amis de Keiko se réjouir de la voir en couple avec un homme qui se contente de profiter d'elle. Le saint Graal serait de trouver un mari ? Et qu'importe si celui-ci est un tire-au-flanc acariâtre ?
Roman anti-conformiste, parfois drôle, souvent cruel, La fille de la supérette questionne sur la place de l'individu dans une société qui ne fait aucun cas des aspirations personnelles, du droit à la différence, de la liberté de penser. Déprimant mais indispensable.

Les dames de Kimoto
16 janvier 2020

C'est avec un soin tout particulier que Toyono a choisi un mari pour sa petite-fille Hana. Il faut dire que dans la vallée de Wakayama, les Kimoto sont une famille qui compte et la jeune Hana est un parti convoité. Basé sur les traditions, les superstitions et une connaissance exacerbée des enjeux politiques de la région, le choix de Toyono s'est porté, à la surprise générale, sur Keisaku Matani. Issu d'une famille moins prestigieuse que celles de certains prétendants, Keisaku est pourtant un jeune homme plein d'avenir, déjà maire de son village à seulement vingt-quatre ans. Et même si c'est un crève-coeur pour la vieille dame d'envoyer sa petite-fille si loin le long du fleuve Ki, elle sait que grâce à son éducation, ses bonnes manièes et son intelligence, Toyono saura se faire accepter et aimer par les Matani et fera de Keisuka un homme d'importance.
Et en effet, respectueuse des traditions, bonne épouse, mère attentive, bru attentionnée et soutien pour toute la famille, Hana a confirmé toutes les prédictions de sa grand-mère, appréciée de tous et menant les Matani vers les plus hautes sphères. Ses seules inquiétudes sont venues de son beau-frère, jaloux de la position d'aîné de Keisaku et de Fumio, sa propre fille.
Fumio la rebelle, l'indépendante. Fumio qui se moque des traditions, déteste porter le kimono, ne souhaite surtout pas se marier avec un homme choisi pour elle par sa mère. Fumio veut quitter la province, s'installer à Tokyo, se détacher de cette mère envahissante qui est la sienne.
Avec Fumio, c'est la modernité qui fait souffler le vent de l'indépendance de la femme, mais ce sont aussi les temps qui changent, la guerre qui balaie les vieilles coutumes. Hana devra s'adapter mais aura aussi la joie de se rapprocher d'Hanako, sa petite-fille.

Une saga familiale du point de vue des femmes. Des femmes fortes, déterminées, qui savent mener leurs barques. Réputées pour leur beauté et leur intelligence, les dames de Kimoto sont des femmes éduquées mais respectueuses des traditions qui placent la femme au service de l'homme.
Nous sommes dans le Japon de l'ère Meiji, dans la région de Wakayama, loin de la capitale. Les grosses fortunes y vivent paisiblement, de la culture du riz et de l'exploitation des forêts et font fructifier leur patrimoine en s'alliant entre familles puissantes. Un monde harmonieux et délicat où l'on respecte les traditions ancestrales : l'aîné hérite de tous les biens, la jeune mariée coupe tout lien avec sa famille pour être adoptée par sa belle-famille, la bru s'occupe de ses beaux-parents, etc.
La guerre va dérégler l'ordre des choses. Les familles vont décliner à cause des hommes tombés au front ou des jeunes désireux de voir du pays. Par la force des choses, certaines coutumes vont tomber en désuétude et les femmes vont s'émanciper. Mais les dames de Kimoto ont de la ressource et si Toyono et Hana incarnent le Japon ancestral et Fumio la rébellion, Hanako est une femme moderne capable de concilier le passé et le présent pour un avenir meilleur.
Une belle saga historique très documentée. Tout le raffinement du Japon dans une histoire faite de grandeur et de décadence, de féminité et d'émancipation. Une belle découverte.

L'été du commissaire Ricciardi
9 janvier 2020

En ce mois d'août 1931, Naples suffoque sous un soleil de plomb qui ne réussit pas à percer la sombre mélancolie du commissaire Ricciardi. L'homme qui voit les morts souffre du mal d'amour. Pour rien au monde il ne voudrait imposer à une femme ce fardeau qu'il porte depuis l'enfance mais il subit les affres de la jalousie en songeant que celle qu'il aime pourrait se laisser séduire par un autre. Et ses craintes sont fondées, car madame Colombo, lasse de voir Enrica encore célibataire à vingt-quatre ans, a entrepris de lui présenter un jeune homme riche et séduisant. Mais malgré sa mélancolie, Ricciardi va devoir se mettre au travail. La duchesse de Camprino a été assassinée en son palazzo de la piazza Santa Maria La Nova. Au matin, la maison est en émoi et pourtant, à l'heure du crime personne n'a rien vu, rien entendu. Les domestiques étaient couchés. Son mari, le duc, agonisait dans sa chambre qu'il ne quitte plus guère et son beau-fils s'occupait de ses plantes, à l'étage. Dehors, la fête de Santa Maria Regina battait son plein. La duchesse n'était pas appréciée des siens, son jeune âge, sa beauté et sa liaison avec un célèbre journaliste attisaient jalousie et haine.
Toujours accompagné du fidèle Maione, lui aussi confronté aux tourments de la jalousie depuis qu'un perfide marchand de fruits et légumes a complimenté sa Lucia, Ricciardi se lance dans une enquête faussée par les derniers mots de la duchesse que seul lui peut encore entendre. Ses pas vont le mener jusqu'à la police secrète des fascistes, une peste qui s'étend de plus en plus sur la ville et sur tout le pays.

Troisième saison, troisième enquête pour un commissaire Ricciardi toujours aussi ténébreux, solitaire et malheureux en amour. Pourtant, cet opus marque le retour de Livia Lucani, déjà rencontrée en hiver. La jeune femme, belle, sophistiquée, déterminée, est bien décidée à conquérir le policier aux yeux verts qui reste insaisissable. Car il faut bien avouer que l'action sentimentale ne bouge pas d'un pouce. La pauvre Enrica risque bien de finir vieille fille si elle persiste à attendre une initiative de Ricciardi. Heureusement, il y a l'enquête : une morte, plusieurs suspects, de la haine, de la jalousie, de l'amour et un peu de politique.
La plume de Maurizio de Giovanni est très plaisante. C'est toujours un plaisir de lire ses descriptions de Naples qui sont toujours des déclarations d'amour à la belle ville du sud. Bien sûr, la situation de Ricciardi n'évolue pas et, au troisième tome, l'effet de découverte s'est estompé, mais cette série est une valeur sûre, la certitude d'un joli voyage en Italie.

Une douce flamme

Le Livre de Poche

8,70
9 janvier 2020

Bernie Gunther n'a jamais adhéré aux thèses du nazisme mais il est allemand, il a fait partie de la police berlinoise et de la Wermacht. Compromis, il n'a eu d'autre choix que d'embarquer pour l'Argentine afin de sauver sa peau.
C'est donc en 1950 que le docteur Carlos Hausner arrive à Buenos-Aires. Son patronyme et son titre sont aussi faux que son passeport, tout comme le sont ceux de ses deux compagnons de voyage, Adolf Eichmann et Herbert Kuhlmann. Bernie, alias Carlos, compte bien profiter du soleil et du farniente dans ce pays qui accueille les nazis à bras ouverts, leur offrant une situation, une identité, une nouvelle vie. Mais son passé le rattrape. Flic il a été, flic il sera aussi en Argentine. Alors qu'il est reçu par Peron et Evita, il est repéré par le colonel Montalban qui l'enrôle contre son gré dans les services secrets pour une mission toute particulière. Une jeune fille a été tuée et éviscérée, une autre a disparu. Le colonel soupçonne un allemand, le même peut-être qui sévissait à Berlin en 1932...Une enquête que Bernie avait menée à l'époque, sans résultat. C'est l'occasion pour lui de peut-être mettre la main sur son tueur. Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Sa réputation de talentueux détective est aussi arrivée jusqu'aux oreilles de la très belle et très juive Anna qui cherche en vain son oncle et sa tante, mystérieusement disparus depuis des années. La piste est froide mais Bernie ne peut résister à une demoiselle en détresse.

Encore un opus passionnant des aventures de Bernie Gunther. Autre pays, autre continent mais on n'est pas trop dépaysé. La corruption, la haine des juifs, et même les nazis sont bien présents dans le pays de Peron. Bernie a l'art de se mêler de ce qui ne le regarde pas et de se retrouver dans des situations ô combien périlleuses. Se frotter au dictateur argentin ou à ses compatriotes qui discrètement continuent leurs activités n'est pas sans danger. En Argentine, on élimine les opposants et les gêneurs en les jetant dans le fleuve depuis un avion. Malgré cela, Bernie de fait un devoir d'aller jusqu'au bout de son enquête. Il croisera le docteur Mengele, de sinistre mémoire, ou encore Hans Kammler, le concepteur des camps de la mort, comme dans une version miniature et ensoleillée du troisième Reich.
Son enquête le ramènera dans le Berlin de 1932, avant Hitler, mais déjà dans le tumulte des bruits de bottes. A-t-il affaire au même tueur, celui qui lui avait échappé à l'époque ?
L'Argentine lui apportera des réponses mais aussi la certitude que le vice est partout le même, que l'argent régit le monde et que les méchants s'en sortent toujours à la fin.