La vie secrète des bigotes

Deesha Philyaw

Philippe Rey

  • par (Libraire)
    13 août 2022

    Dans ce drôle de recueil de nouvelles, Deesha Philyaw s’intéresse aux femmes afro-américaines pour pénétrer dans l’intimité de leurs désirs ou de leur vie sexuelle. Ce sont toutes des femmes pratiquantes, qui vont à l’église, un endroit où l’on s’expose et où l’on s’observe. On est dans les dernières années du 20e siècle et dans neuf nouvelles, l’autrice met en scène quatre générations de femmes qui parlent de ce dont on parle pas, de désirs, de fantasmes, de secrets, de sexualité. Ainsi dans "ma chère sœur", une femme écrit à une sœur qu’elle ne connaît pas, dont l’existence qu’on lui a cachée est découverte à l’occasion des obsèques de leur père. Pendant qu’elle lui écrit et qu’elle décrit complètement sa famille, elle est constamment interrompue, ce qui donne beaucoup de drôlerie à l’affaire, qui est triste à cause d’un père "qui ne les mérite pas", et termine sa longue lettre par cette question en forme de ragot "P.-S. Mamie veut savoir si tu es enceinte".

    La première nouvelle du recueil est beaucoup plus brève et terrible. Deux femmes ayant la quarantaine, Eula et Caroletta, sont dans la chambre d’un motel le temps d’un rapport sexuel. Eula, qui "a vraiment la foi", considère "que nous sommes toutes les deux comme vierges" et se désespère de trouver un mari correct pour "être heureuse. Et normale". Pendant qu’elle se plaint et qu’elle prie, Carlotta s’occupe d’elle, car "Eula a ses prières et moi les miennes".
    La nouvelle la plus étonnante et la plus touchante est "La tourte aux pêches". Une femme raconte que, petite fille, sa mère recevait le pasteur de la paroisse. Elle préparait une tourte aux pêches qui "était si bonne qu’elle poussait Dieu en personne à tromper sa femme". Après avoir mangé la totalité de la tourte, le pasteur et sa mère disparaissait dans la chambre et la petite fille entendait sa mère crier "Oh mon Dieu ! Oh mon Dieu !". La mère n’a jamais transmis à sa fille la recette de ce dessert dont elle récupérait les miettes dans la poubelle, "je voulais être ces pêches. Je rêvais d’être touchée par des mains attentionnées". Elle a cuisiné cette recette en espérant que sa tourte serait aussi bonne que celle de sa mère. Avec cette nouvelle, l’autrice attire l’attention sur la situation des familles noires pauvres qui se vendent aux Blancs pour payer leur loyer, qui pratiquent le rand écart en allant à l’église et en éduquant avec rigueur leurs enfats. Elle montre qu’il y manque du lien et de l’amour. La situation est cocasse, pourtant, on n’a pas envie de rire...
    La nouvelle "Comment faire l’amour à un physicien" est un mode d’emploi plein d’espoir, imaginaire… et "Conseils aux maris chrétiens" n’est pas un guide de bonne conduite envers l’épouse, mais plutôt un guide de marivaudage traité de façon burlesque.
    L’éventail de ces nouvelles donne l’impression qu’il faut à ces femmes ces moments secrets, inavoués et inavouables, pour pouvoir supporter une vie difficile. Leur double vie n’attise pas notre jugement, plutôt de l’empathie et une émotion respectueuse. L’écriture est inventive, enlevée. Les personnages sont décrits avec une précision qui vient peut-être de ce que Deesha Philyaw tient des chroniques dans des journaux américains sur des questions de sexe, de race et de genre. Et qu’elle écrit avec talent.


  • 7 mai 2022

    Les récits poignants de ces drôles de dâmes ne vous laisseront pas indifférent. Osez !

    - Marine -